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La mission délicate de l’exécutif provisoire analysée par Aïssa Kadri

La république éphémère de Rocher Noir

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le 19.03.18 | 12h00 Réagissez

 
	Levée du drapeau algérien à Rocher Noir
Levée du drapeau algérien à Rocher Noir

Il y a 56 ans, le cessez-le-feu entrait officiellement en vigueur entre le FLN/ALN et l’armée coloniale en vertu des Accords d’Evian. Les mêmes Accords prévoyaient la création d’un Exécutif provisoire chargé, notamment, de gérer la période de transition jusqu’au transfert définitif du pouvoir aux nouvelles autorités de l’Algérie indépendante. Dans une étude intitulée : «L’Exécutif provisoire.

Les enjeux d’une transition chaotique» (parue dans l’ouvrage collectif La Guerre d’Algérie revisitée, ed. Karthala, 2015), le professeur Aïssa Kadri apporte un précieux éclairage sur cette période charnière qui a vu la naissance du jeune Etat algérien dans un contexte marqué par des violences inouïes, entre déchaînement meurtrier de l’OAS et luttes de pouvoir entraînant une «guerre des Wilayas» lors de la crise de l’été 1962.

Il y a 56 ans jour pour jour, le 19 mars 1962, à midi, le cessez-le-feu entrait en vigueur entre le FLN et l’armée coloniale. La Guerre de Libération prenait officiellement fin. C’était au lendemain des Accords d’Evian, signés le 18 mars à Evian-Les-Bains, en Haute-Savoie.

Entamés le 7 mars 1962, à l’Hôtel du Parc, les pourparlers entre la délégation algérienne, conduite par Krim Belkacem, et la délégation française, dirigée par Louis Joxe, ministre d’Etat chargé des Affaires algériennes, débouchent sur un accord au terme de 11 jours de négociations, avec, à la clé, un document de 93 pages.

L’article 1 des Accords d’Evian dispose : «Il sera mis fin aux opérations militaires et à toute action armée sur l'ensemble du territoire algérien le 19 mars 1962 à douze heures.» Les Accords prévoient notamment l’organisation d’un référendum pour que les deux peuples «choisissent leurs destins». C’est ainsi que, le 8 avril 1962, un premier référendum fut organisé en France.

Les électeurs devaient se prononcer sur cette question : «Approuvez-vous le projet de loi soumis au peuple français par le président de la République et concernant les accords à établir et les mesures à prendre au sujet de l’Algérie sur la base des déclarations gouvernementales du 19 mars 1962 ?» En clair, il s’agit d’une validation, par le peuple français, des Accords d’Evian. Le «oui» l’emporta avec 90,81% des suffrages exprimés.

Le 1er juillet 1962, un référendum d’autodétermination est organisé en Algérie autour de cette question : «Voulez-vous que l'Algérie devienne un Etat indépendant coopérant avec la France dans les conditions définies par les déclarations du 19 mars 1962 ?» Le «oui», évidemment, triompha avec 99,72% des voix.

«Peu de travaux sur l’Exécutif provisoire»

Dans la foulée des Accords d’Evian, un Exécutif provisoire sera formé quelques jours après la proclamation du cessez-le-feu. Basé à Rocher Noir (actuelle Boumerdès) et dirigé par Abderrahmane Farès, il aura principalement pour mission de gérer les affaires courantes, d’organiser le référendum d’autodétermination ainsi que les élections de l’Assemblée constituante.

Aïssa Kadri, professeur émérite de sociologie à l’université Paris 8, a publié récemment, dans le cadre d’un ouvrage collectif qu’il a co-ridigé, intitulé : La guerre d’Algérie revisitée. Nouvelles générations, nouveaux regards (Paris, éditions Karthala, 2015), une étude fort intéressante sur ce gouvernement éphémère.

Sous le titre «L’Exécutif provisoire : les enjeux d’une transition chaotique», il apporte un précieux éclairage sur cette période charnière et extrêmement délicate qui a vu la naissance du jeune Etat algérien dans un contexte marqué par des violences inouïes, entre déchaînement meurtrier de l’OAS et luttes de pouvoir entraînant une «guerre des wilayas» lors de la fameuse «crise de l’été 1962», obligeant le peuple à sortir dans la rue aux cris de «Sabaâ s’nine barakat !».

Aïssa Kadri révèle d’emblée : «Peu de travaux ont été menés sur l’Exécutif provisoire.» L’auteur va s’intéresser surtout à la base sociale de ses membres, estimant qu’on a peu étudié la «sociologie particulière» de cette autorité. Et de souligner que son propos est de «revenir sur ce moment historique, cette période précise qui court du 18 mars 1962, date de la signature des Accords d’Evian, à la fin octobre 1962, et qui a été un moment crucial dans l’évolution de l’Algérie».

«L’Exécutif provisoire, détaille-t-il, est installé le 28 mars 1962, après l’accord du cessez-le-feu et la signature des décrets pour l’organisation de la période intermédiaire. Sa mission se termine au moment de la passation des pouvoirs à Rocher Noir (aujourd’hui Boumerdès) le 15 octobre 1962 aux autorités algériennes, après l’élection de l’Assemblée nationale constituante fin septembre et la formation du gouvernement de Ben Bella.»

5 délégués GPRA sur 12 membres

Dans cette étude, le professeur Aïssa Kadri puise, entre autres documents, dans les mémoires de Abderrahmane Farès parus sous le titre : La Cruelle vérité. L'Algérie de 1945 à l'indépendance (édité chez Plon en 1982 et réédité par Casbah en 2006). Il puise également dans les témoignages de Charles Koenig et Roger Roth qui ont fait partie de cette équipe.

Aïssa Kadri observe que «la durée de fonctionnement de l’Exécutif (provisoire) a été relativement courte mais, de fait, très dense et importante». L’ancien directeur de l’Institut Maghreb-Europe explique que l’un des aspects qui méritent l’attention en étudiant cette période cruciale est d’«interroger cette structure dans ce qu’elle a pu laisser entrevoir comme possibilités de construire le pluralisme».
L’Exécutif provisoire est composé de 12 membres appelés «délégués», dont trois d’«origine européenne».

Les délégués algériens sont pour la plupart «diplômés des universités françaises» et «sont connus pour avoir une longue pratique au sein des partis nationalistes». Comme nous l’indiquions, Abderrahmane Farès, notaire de profession, est désigné à la tête de ce gouvernement de transition. Le poste de vice-président est revenu à Roger Roth, natif de Sedrata, avocat au barreau de Philippeville (Skikda), «un homme de dialogue et un ‘‘libéral’’».

Parmi les dix autres membres, cinq représentent le GPRA : Chawki Mostefaï (médecin ophtalmologue, délégué aux Affaires générales ; il occupait le poste de chef de mission du GPRA à Rabat avant d’être désigné chef du groupe FLN au sein de l’Exécutif provisoire), Belaïd Abdesslam (étudiant, chargé des Affaires économiques), Abderrezak Chentouf (avocat, délégué aux Affaires administratives), Hamidou Boumediène (médecin radiologue, délégué aux Affaires sociales) et Mohamed Benteftifa (pharmacien, délégué aux Postes).

Pour ce qui est des deux autres membres « d’«origine européenne», il s’agit de Charles Koenig, instituteur puis professeur de CEG (collège), maire de Saïda ; dans l’Exécutif provisoire, il est délégué aux Travaux publics puis député de Saïda au sein de l’Assemblée constituante.

L’autre délégué est Jean Mannoni, médecin de profession, délégué aux Affaires financières. Enfin, les autres membres algériens sont : Abdelkader El Hassar, avocat, délégué à l’Ordre public ; M’hamed Cheikh, agriculteur et éleveur, chargé de l’Agriculture et enfin El Hadj Bayoud, figure religieuse du M'zab, délégué aux Affaires culturelles.

Des hommes de «l’entre-deux»

En soutien à ces hommes, note Kadri, il y a tout un aréopage de jeunes cadres, «une jeune élite» qui «constituera le vivier (…) de l’Etat national en construction». Parmi eux : Mohamed Khemisti, Missoum Sbih, Abdelatif Rahal, Abdelmalek Temmam, Abdelkader Zaibeck, Smail Mahroug ou encore Mohand Mahiou, premier directeur de cabinet de Abderrahmane Farès.

Le sociologue relève que la grande majorité des membres de l’Exécutif provisoire ont une même caractéristique en partage : ce sont des «hommes de l’entre-deux» qui faisaient figure de «passerelles» entre «les forces sociales de l’Algérie coloniale». «Les élites qui vont prendre en main la gestion des affaires au sein de l’Exécutif provisoire, du cessez-le-feu à la mise en place des institutions de l’Etat indépendant, représentent des catégories issues du milieu des luttes politiques qui ont marqué l’histoire coloniale de l’après-Seconde Guerre mondiale, qui se connaissent et qui ont été pour la plupart engagées dans des processus d’intermédiation», écrit-il.

«Ces caractéristiques d’hommes de l’entre-deux se retrouvent bien partagées par la quasi-majorité des membres de l’Exécutif provisoire qui vont être désignés au lendemain du cessez-le-feu.» Le président Farès est décrit comme un «nationaliste (…) sensible à l’état social de ses compatriotes».

«Il a été, au sein de la IVe République finissante, l’homme des intermédiations, celui qui a tenté de l’intérieur de transformer le rapport de force, celui qui a pris langue avec toutes les forces qui comptaient au sein du régime colonial.» Le président de l’Exécutif provisoire (qui n’est autre que le père de l’écrivain Nabile Farès) est né en 1911 à Amalou, près d’Akbou.

Il s’installe comme notaire à Collo en 1936 avant de s’engager dans une carrière politique au long cours après 1945. Il siège au conseil général du département d’Alger puis devient membre de l’Assemblée constituante en 1946. Marqué par les massacres du Nord-Constantinois de l’été 1955, il se rapproche du FLN.

Il s’installe à Paris en 1956 où il est chargé par la Fédération de France de collecter des fonds. Il décline une offre du général de Gaulle qui lui avait proposé un poste de ministre en 1958. Le 4 novembre 1961, il est arrêté pour «atteinte à la sûreté de l’Etat» et incarcéré à la prison de Fresnes. Il sera libéré le 19 mars 1962, et quelques jours plus tard, le voici donc propulsé à la tête de l’Exécutif provisoire.

La force locale affaiblie

L’Exécutif provisoire «n’eut pas les moyens de son action», résume Aïssa Kadri. «Il ne put s’appuyer sur des forces conséquentes pour établir la sécurité mise à mal par la folie meurtrière de l’OAS.» Et de préciser : «La force locale, qui devait constituer l’épine dorsale de la politique sécuritaire avec des effectifs prévus de 60 000 militaires, n’en réunit guère qu’un peu plus des deux tiers. De plus, elle s’effilocha très vite sous l’effet des désertions de soldats – les «marsiens» ou combattants de la dernière heure – qui rejoignaient massivement les troupes du FLN.»

Attaché au «pluralisme culturel et politique» et à la «cohabitation avec les Européens», l’Exécutif provisoire adopte le principe de la «mixité dans la nomination des hauts fonctionnaires de l’Etat». «De manière générale, le quota de 10% de fonctionnaires prévu pour la minorité européenne fut, plus ou moins, ici et là, appliqué… », affirme l’auteur.

Le sociologue a analysé avec acuité l’action de ce premier noyau de l’Etat algérien dans la perspective de l’instauration d’un pluralisme politique en se penchant sur les conditions d’organisation du référendum d’autodétermination. «C’est sans doute avec la préparation du vote pour l’autodétermination que la mise à l’épreuve des prérequis de l’ouverture, de la vision d’un Etat nation non exclusif après l’indépendance, fut le plus emblématique de ce qui allait perdurer pendant longtemps en Algérie : la domination d’un parti unique, moniste», écrit Aïssa Kadri.

Messali exclu de la campagne référendaire

En amont du scrutin, une campagne référendaire devait être animée et à laquelle des partis politiques étaient autorisés à participer. Parmi ces derniers figurent le FLN, le PCA (Parti communiste algérien), le PSU (Parti socialiste unifié), le MPC (Mouvement pour la coopération ; il donnera lieu à un groupe radical anti-OAS : le Talion). Il y avait même un parti local dans la Mitidja au sigle imprononçable : le CBMSAE (Comité Blida-Mitidja de soutien aux Accords d’Evian).

D’autres partis, en revanche, ont été récusés par la Commission centrale de contrôle des élections (présidée par maître Kaddour Sator, un proche de Ferhat Abbas). Nous apprenons ainsi que le PPA a été empêché de participer à la campagne, de même que le MNA de Messali Hadj, la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) et un autre parti dénommé «le Comité Algérie nouvelle».

S’agissant de la mise à l’écart du PPA, Chentouf et Belaïd Abdesselam «arguèrent que le PPA ne ‘‘représentait absolument rien’’» en martelant que le doyen des partis nationalistes «n’était en aucune manière la propriété de Messali Hadj, signataire de la lettre de demande de participation à la campagne référendaire». Ils font savoir également que «le MNA posait les mêmes problèmes que l’OAS».

Pour Aïssa Kadri, «l’incident est révélateur des enjeux du moment, une exigence de transfert pur et simple des pouvoirs au FLN». Malgré un nouveau délai, le PPA et le MNA sont interdits de participation à la campagne pour le référendum d’autodétermination. «Dans les processus d’affirmation d’un pouvoir autoritaire, ce fut une étape importante de consolidation de la domination du parti unique», commente Aïssa Kadri.

Négociations confuses avec l’OAS

L’un des épisodes les plus marquants de cette période est sans doute la négociation forcée avec l’OAS, un épisode dont Chawki Mostefaï nous avait fait part avec amertume en nous recevant aimablement chez lui en avril 2015, et qu’il relate aussi avec émotion dans le film documentaire de Cherif Aggoune, Rocher Noir.

Aïssa Kadri émet l’hypothèse que l’attachement au principe de «ne pas se couper de la part européenne dans la construction de l’Algérie post-indépendance» a sans doute pesé dans la décision de l’Exécutif provisoire d’engager des négociations «avec une partie de la direction de l’OAS». «C’est d’abord Farès qui ouvrit la voie, à travers la médiation de Beaujard, maire libéral de Blida, puis de Jacques Chevallier, par des contacts avec Jean-Jacques Susini», relate Kadri, Susini étant cofondateur de l’OAS.

«C’est ensuite Chawki Mostefaï qui a été encouragé ‘‘à faire pour le mieux’’, selon la célèbre formule de Ben Khedda, en mal de position ferme. Et non sans en avoir informé les principaux dirigeants du FLN qui tergiversent et ne se prononcent pas clairement», ajoute l’auteur de cette étude. «Si vous arrivez à arrêter les tueries, allez-y mais à une condition : ne pas toucher aux Accords d’Evian», telles sont les consignes des dirigeants du FLN telles que citées par Farès dans ses mémoires et rapportées par Aïssa Kadri.

«La tiédeur des soutiens des responsables de la lutte de libération nationale, voire le désaveu de certains, comme leurs arrière-pensées dans les luttes pour le pouvoir qui se radicalisaient dans le moment, mirent en danger l’Exécutif, avec l’intention de démission de Mostefaï avec laquelle le groupe FLN va se solidariser», rapporte Kadri.

Dans un long témoignage publié par El Watan dans son édition du 1er novembre 2004, Chawki Mostefaï revenait par le menu sur cette séquence en affirmant que c’est principalement sur la base d’une information livrée par le Commandant Azzeddine, et qui prévenait d’une opération de l’OAS qui aurait miné les égouts de La Casbah et de Belcourt, que la décision de prendre langue avec l’organisation criminelle a été prise afin d’éviter un bain de sang.

L’Exécutif otage des luttes de pouvoir

Le référendum sur l’autodétermination se tient le 1er juillet 1962 et l’indépendance est proclamée le 3 juillet. «Le travail de l’Exécutif provisoire n’en est pas pour autant terminé», précise Aïssa Kadri. Car il reste, comme nous le disions,  à organiser les élections de l’Assemblée constituante.

«L’Exécutif se devait d’assurer les élections de la Constituante pour transmettre les pouvoirs, mais les luttes de pouvoir qui s’intensifiaient ne lui ont pas permis de le faire dans la clarté», dissèque le professeur Kadri. Farès s’interroge : «A qui obéir ?» «Le dilemme de choisir entre deux centres de pouvoir, voire trois avec l’émergence du groupe de Tizi Ouzou en cet été 1962, tourna très vite – le GPRA étant affaibli – au bénéfice de Ben Bella et du bureau politique», souligne l’auteur.

La jeune nation fraîchement émancipée est au bord de la guerre civile. Les combats fratricides entre wilayas pro-GPRA (la III et la IV notamment) et wilayas pro-EMG (état-major général) font plus de 1000 morts. Cela n’empêche pas l’Exécutif de «continuer le travail de mise en place des institutions et d’assurer l’intendance» contre vents et marrées.

Abderrahmane Farès se voit obligé de se déplacer à Tlemcen pour demander «une reconnaissance du travail et de l’autorité de l’Exécutif», celui-ci ayant été affaibli par les négociations avec l’OAS. Pourquoi Tlemcen ? Il faut se rappeler que Ben Bella est rentré en Algérie le 12 juillet «dans les camions de l’armée des frontières», comme le rapporte Abdelkader Yefsah, et a installé son QG à Tlemcen.

«Le 22 juillet, il annonçait la mise en place de son ‘‘bureau politique’’ à Tlemcen qu’il déclara ‘‘habilité à prendre en main les affaires du pays’’. Ce BP constituera en quelque sorte un contre-pouvoir au GPRA, tout comme Tlemcen, une contre-capitale», écrit Abdelkader Yefsah dans La question du pouvoir en Algérie.

La première rentrée scolaire post-indépendance

Dans le même moment, les membres de l’Exécutif provisoire d’origine européenne entraient en contact avec Ben Bella et Boumediène, sans doute inquiets sur le sort des cadres européens et pieds-noirs restés en Algérie. «Je précisais à Ben Bella la part prépondérante prise par nos organisations syndicales (…) pour qu’une coopération au sens noble du terme s’établisse entre la France et l’Algérie et non pas une coopération de façade de type néo-colonialiste», témoignera Charles Koenig (cité par Kadri).

«Je lui fis part des efforts faits pour essayer de régler les problèmes de personnel de tous ordres, ingénieurs, cadres et ouvriers des travaux publics, de la construction, de l’hydraulique, de la SNCFA, des ports et aérodromes», poursuit-il.

«La fin de l’été 1962 vit beaucoup de délégations affluer à Rocher Noir pour négocier la participation des fonctionnaires européens au démarrage du jeune Etat algérien», révèle Aïssa Kadri, avant d’ajouter : «La rentrée scolaire était une des préoccupations majeures de l’Exécutif provisoire à la fin de l’été 1962.» «James Marangé, secrétaire général de la FEN, s’était ainsi déplacé à Rocher Noir fin juin 1962 pour négocier les protocoles concernant les personnels enseignants.

Puis, fin juillet 1962, ce fut une délégation du Syndicat algérien des enseignants (SAE), branche de l’UGTA, qui fut reçue à sa demande par le président Farès.» Le SAE «venait remettre un projet de prise en charge de l’éducation nationale et de l’organisation de la rentrée scolaire». Le 28 août 1962, un accord est signé en vertu duquel 15 000 enseignants étaient autorisés à continuer à exercer en Algérie. Ils participeront ainsi à l’encadrement de la première rentrée scolaire post-indépendance.

Jean Sénac et les autres exclus de la nationalité

Parallèlement à cela, Farès et son équipe devaient s'atteler à l’organisation des élections de la première Assemblée constituante sur fond de luttes âpres pour la prise du pouvoir. «La préparation des élections dans leur dimension politique échappa à la responsabilité de l’Exécutif provisoire, qui les prépara sur le plan organisationnel», dit Kadri.

«On va retrouver sur les listes expurgées plus de 59 noms de militants politiques qui ont participé à la lutte pour l’indépendance.» Reportées à plusieurs reprises, les élections auront finalement lieu le 20 septembre 1962 ; elles porteront à l’Assemblée constituante 196 élus, dont 16 européens. Le 24 septembre a lieu la dernière réunion de l’Exécutif provisoire «qui remit ses pouvoirs à l’Assemblée le 25 septembre, et au gouvernement Ben Bella, lors d’une cérémonie à Rocher Noir, le 15 octobre».

L’auteur assure que «les transmissions de pouvoirs eurent lieu de manière conviviale entre délégués européens et nouveaux ministres. C’est ainsi que Charles Koenig transmit ses pouvoirs à (Ahmed) Boumendjel et à Bouteflika, jeune ministre de la Jeunesse». Kadri revient sur le statut des cadres européens restés en Algérie, et qui étaient souvent des militants indépendantistes.

Aux côtés des députés européens siégeant à l’Assemblée, ils vont «participer pleinement aux débats portant sur la nationalité, défendant par là, dans la continuité de leur conviction, une vision plurielle de la société». Mais le code de la nationalité, promulgué en mars 1963, ne les écoute pas. «Alors qu’il était le fondement du rejet de la citoyenneté dans l’ordre colonial, le statut musulman est repris pour en faire l’élément central de la nationalité algérienne», décrypte le sociologue.

«Les militants anticoloniaux, indépendantistes, voire les députés qui, dans le moment, ne jouissaient que de leurs droits civiques, sont renvoyés à leur qualité d’étrangers et certains devaient ‘‘faire la preuve ou une offre de preuve suffisamment circonstanciée de leur participation à la lutte de libération nationale’’ pour bénéficier de la nationalité algérienne.» Le poète Jean Sénac, alias Yahia El Wahrani, va ainsi «longtemps se bagarrer (…) pour obtenir la nationalité algérienne». «Il écrira à Redha Malek et Mostefa Lacheraf, entre autres, pour les faire intervenir», soutient Kadri. «Alice Cherki ne l’obtiendra que récemment, en 2012.»

Et de faire remarquer : «Le moment 1962 prend acte de cet enfermement et manifeste le décalage, de manière particulière, de l’Exécutif provisoire, et de manière générale, des Accords d’Evian, avec les caractéristiques du mouvement national plébéien : ‘‘la massivité de la résistance communautaire musulmane à travers la guerre’’ et la composante sociologique prolétaroïde de la direction politique qui en prend la charge au lendemain de l’indépendance.»

Une élite sans base sociale

Pour Aïssa Kadri, «les hommes, qui ont eu la charge de conduire la transition du printemps à l’automne 1962, ont travaillé avec des contraintes extraordinaires. Dans une phase de violence inouïe, ils ont, dans les limites des accords négociés, permis aux institutions de fonctionner.

Ils ont permis l’essentiel, à savoir asseoir les bases de la construction de l’Etat national indépendant». «Cela a été possible, poursuit-il, parce que la trajectoire sociale de ces hommes était celle de l’entre-deux.» L’auteur convoque ces mots de Fanny Colonna pour qui ces hommes sont des «spécialistes de la médiation, conformes en cela à leur vocation de membres d’une nouvelle classe moyenne naissante». «C’est dans la conjonction de ces courants, minoritaires et dominés, que certaines avancées purent être réalisées, mais le rapport de force était ailleurs», regrette Aïssa Kadri.

«Réponse symétrique au ghetto colonial, l’enfermement ‘‘ethnico-nationaliste’’ que réalise la constitution de 1963 clôt alors pour une longue durée les tentatives de ces minorités de l’entre-deux – dont l’Exécutif provisoire de l’Etat algérien fut une fenêtre entrouverte et rapidement fermée – pour construire une société pluraliste et un Etat sur la base du droit.» D’un point de vue sociologique, le chercheur constate : «Les limites de l’action politique de ces personnalités témoignent ainsi du faible poids de leur représentation sociale, de leur base sociale, une classe moyenne en gestation.»

Cela trahissait aussi, selon l’auteur, les limites objectives d’un Exécutif «doublement dominé, sujet à des interférences externes multiples, dépouillé, en tant que noyau de pouvoir d’Etat, de sa force de coercition et d’hégémonie». Avec lui s’évanouissait le rêve d’une «troisième voie», une «troisième force» et «le pluralisme qu’elle présupposait».

Roger Roth succède à Ferhat Abbas

La grande majorité des compagnons de Abderrahmane Farès «va être durablement marginalisée pour une large part ou instrumentalisée». «A. Farès fut emprisonné à la suite de F. Abbas qui va démissionner de la présidence de l’Assemblée nationale le 15 août 1963.» Kadri indique que c’est Roger Roth qui succédera à Ferhat Abbas.

Il sera dès lors «le premier président européen de la première Assemblée algérienne». Il explique : «Les deux autres vice-présidents, Hadj Ben Alla et l’Aménokal du Hoggar, se désistant, c’est à la demande de Ben Bella que Roger Roth exerça les fonctions de président en lieu et place de Ferhat Abbas.» «Les autres responsables de l’Exécutif, à l’exception de Belaïd Abdesselam (…), reprirent leurs activités professionnelles et se distancièrent de la politique.»

Ce sera notamment le cas du président Farès. «On sait que l’Algérie indépendante n’utilisa pas longtemps les talents politiques de A. Farès», écrit l’historien Charles-Robert Ageron dans une brève note de lecture consacrée à La Cruelle vérité. «Emprisonné à Fresnes par les Français, il fut arrêté par les Algériens le 7 juillet 1964 et interné à In Salah jusqu’au 7 juin 1965.

Quelques jours plus tard, le colonel Boumediène prenait le pouvoir et A. Farès renonçait sagement à toute vie politique.» Abderrahmane Farès décède le 13 mai 1991, à Zemmouri, près de Rocher Noir. En mai 2016, l’ancien bâtiment qui avait servi de siège à l’Exécutif provisoire, et qui est situé à l’intérieur de l’université de Boumerdès, a été classé officiellement monument historique. 

Mustapha Benfodil
 
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