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Seddik S. Larkèche. Auteur de Le poison français*

La question de la réparation est aujourd’hui primordiale

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le 23.02.18 | 12h00 Réagissez

L’intellectuel franco-algérien évoque comment ce nouveau livre s’est imposé à lui, et il explicite l’approche qu’il a choisie pour porter sous les projecteurs le Mieux vivre ensemble en France.

La question post-coloniale et le déni de mémoire abordés dans le livre, ainsi que l’exigence de réparation trouvent toute leur pertinence et prennent d’autant plus de sens depuis la récente et inattendue décision du Conseil constitutionnel en faveur d’une réparation de toutes les victimes de la guerre d’Algérie.

Voilà de quoi alimenter les débats sur des questions sensibles mais combien d’actualité de part et d’autre de la Méditerranée qui, dans le meilleur des cas de figure, devraient aboutir à la prise de mesures officielles pour enfin apaiser et réconcilier les mémoires et aussi construire ce «partenariat d’exception» formulé dans des discours circonstanciels. 

 

Expliquez-nous ce que vous entendez par Le poison français, titre de votre dernier ouvrage** ?

Le poison, c’est le racisme dans une des sociétés les plus avancées au monde. Ce racisme a une double particularité. Il est omniprésent, sur le marché du travail, l’accès aux logements et aux loisirs, le contrôle au faciès, et il est surtout invisible. On n’a jamais voulu le mesurer de peur de révéler l’ampleur de son étendue, débouchant sur des dispositifs de lutte très peu efficients.

C’est pourquoi il est d’abord un ressenti qui s’exprime de manière insidieuse comme un poison qui s’infiltre et asphyxie toutes les strates de la société française. Un grand nombre de citoyens français vit au quotidien ce racisme malveillant ancré dans les préjugés et les stéréotypes. On ne peut plus le cacher, ces citoyens sont souvent musulmans, fils et petits-fils d’ex-colonisés.

Quels en sont les origines et les fondements ?

Dans cet ouvrage, je démontre que ce poison s’appuie en fait sur quatre sphères. Tout d’abord, il y a un déni de la mémoire historique collective, avec une difficulté à assumer les conséquences de la colonisation française en Algérie.

Ensuite, l’emprise d’une islamophobie millénaire qui s’enracine dans les écrits des principaux grands penseurs français. Ainsi que la question palestinienne qui gangrène la société, avec aujourd’hui un palier supplémentaire franchi en faisant porter aux musulmans la charge d’être les nouveaux porteurs de l’antisémitisme français. Enfin, l’échec du modèle assimilationniste proposé s’écroule dans ses fondements républicains en faisant subir un poison terrible à ses enfants.

La reconnaissance officielle et solennelle par le plus haut représentant de l’Etat français des crimes coloniaux pourra-t-elle suffire pour répondre à cette exigence de réparation ?

Le processus de réconciliation doit se construire sur des bases solides et claires. Le premier pas consiste à travailler en amont sur la représentation de l’autre. La reconnaissance des crimes du passé est aussi une étape importante vers la réconciliation. Elle doit déboucher non pas sur une repentance stérile, mais sur une réparation politique et financière qui permettra ainsi d’ancrer définitivement la construction d’une société nouvelle, où le terreau du poison sera en grande partie neutralisé.

La France ne doit plus être otage de ce passé. «Ce qui est important, c’est la reconnaissance de la souffrance, qui passe aussi par une réparation matérielle.» Ce n’est pas moi qui le dis, mais le président du CRIJF (Conseil représentatif des institutions des juifs de France), M. Kalifat, qui, à juste titre, explique pourquoi l’Allemagne vient récemment d’annoncer le versement d’indemnités à des juifs originaires d’Algérie victimes de mesures antisémites de la France de Vichy. Alors pourquoi ne pas le faire pour les Algériens sinon de continuer de les considérer comme inférieurs.

L’ex-puissance coloniale, protégée par les lois d’amnistie promulguées au lendemain de la proclamation de l’indépendance de l’Algérie, peut-elle être poursuivie pour crimes contre l’humanité, par exemple devant la Cour internationale de justice?

Les Accords d’Evian sont bien sûr pour l’instant un frein juridique à de telles poursuites. Mais les choses bougent et continueront de bouger alors qu’on pensait l’affaire close. Les amnisties successives ont malheureusement surtout servi, sous couvert de tourner une page du passé, à blanchir les tortionnaires de cette colonisation effroyable. C’est pourquoi, en l’état, la question de la réparation est aujourd’hui primordiale. Avec la décision du Conseil constitutionnel du 8 février 2018, un pas officiel semble avoir été fait vers cet apaisement, en l’élargissant aux victimes non-françaises.

Que recouvre, selon vous cette exigence de réparation que vous présentez dans votre ouvrage ?

Tout d’abord, je voudrais signaler que la réparation des victimes algériennes de la guerre d’Algérie est un sujet qui a toujours été important pour moi et a constamment fait partie de mes écrits. L’actualité me donne aujourd’hui «un peu» raison. J’ai toujours interpellé à ce sujet d’autres auteurs et intellectuels qui se complaisaient à se limiter à la repentance du pays colonisateur. L’Algérie et les Algériens n’ont que faire de la repentance.

La repentance ne permet pas clairement de circonscrire les crimes et les responsabilités sinon de dire que ce n’était pas bien sans véritable impact sur la mémoire des victimes et des ayants droit. L’Algérie n’est pas exempte de critiques. Elle agit comme si elle était anesthésiée ou plutôt qu’elle s’accommodait de ce déni de mémoire pour préserver une prétendue relation privilégiée avec la France.

Cette posture est obsolète car elle fracture à sa manière sur le sol algérien la mémoire des victimes et sur le sol français une perpétuation de la stigmatisation des citoyens d’origine algérienne. Aujourd’hui plus que jamais, l’Etat algérien doit se réveiller un peu et mettre l’énergie nécessaire pour assumer ses responsabilités et faire bouger les lignes.

Les pouvoirs politiques et le mouvement associatif algériens disposent de vrais patriotes qui peuvent relever le défi à condition de ne peut plus refouler leur mémoire et croire en une exigence de justice et de dignité retrouvée. L’enjeu est au niveau de la reconnaissance et de la réparation politique et financière des crimes et des souffrances injustes subies par les trop nombreuses victimes algériennes.

L’Algérie ne peut plus passer à côté de cette revendication au risque qu’elle ne soit plus comprise. Tous les grands pays colonisateurs ont entamé cette démarche de réparation, tels que l’Italie, l’Allemagne, l’Australie. J’ajouterai aussi que dans cette guerre de Libération de l’Algérie, toutes les victimes ont pu prétendre à une indemnisation, Français d’Algérie, harkis, juifs d’Algérie victimes de Vichy…

Toutes, sauf les Algériens, c’est-à-dire les principales victimes. C’est choquant ! Espérons que la décision du Conseil constitutionnel vienne mettre un terme à ce terrible déni.

Des dirigeants et personnalités politiques français, et parmi eux avancent les «bienfaits» de la colonisation et les souffrances de Français d’Algérie. L’argument vous semble-t-il recevable ?

Absolument pas. Il suffit de lire les historiens spécialistes de cette période pour en convenir. De quels bienfaits parle-t-on ?

D’infrastructures, d’écoles, de routes ? Elles étaient souvent interdites aux Algériens. Au temps où les Français étaient analphabètes en grand nombre, l’Algérie disposait d’un taux de scolarisation supérieur à la France grâce aux écoles coraniques. Il y avait plus d’écoles en Algérie qu’en France. Le paradoxe de cette mission civilisatrice est qu’en un peu plus d’un siècle, 90% de la population algérienne sont devenus analphabètes en arabe et bien sûr en français.

Lorsque la France a quitté le territoire algérien, il y restait une poignée de médecins ou d’ingénieurs algériens. L’ethnologue Germaine Tillion a fait sa thèse dans les Aurès à la fin des années 1930. Elle a confirmé la clochardisation des Algériens par la colonisation qui avait détruit la culture paysanne traditionnelle, excluant cette population de l’instruction et surtout l’affamant dans sa grande majorité. Je ne nie pas les souffrances qu’ont pu connaître les victimes françaises, qui peuvent être évaluées à environ 30 000 personnes.

Il s’agissait d’une réalité tragique, d’une guerre d’une rare violence avec un peuple dominé et exploité qui se rebellait, avec des moyens limités contre un ordre colonial qui exploitait et terrorisait toute une population, car il la considérait comme inférieure principalement parce que musulmane… On tente souvent, en France, de tromper la lecture de la réalité historique.

C’est incontestable, le bilan des victimes est totalement asymétrique entre les Européens d’Algérie et les Algériens. Je refuse d’accepter cette idée que tout s’équivaut pour noyer la responsabilité principale de la France dans sa tragédie algérienne où l’ignominie de ses crimes est indiscutable.

Celle d’avoir massacré, colonisé et martyrisé pendant cent-trente-deux années tout un peuple qu’elle a exploité et dominé en les considérant comme des sous-hommes. Selon les historiens français, les victimes algériennes ont été évaluées à près de 10% de la population totale, soit près d’un million de morts entre 1830 et 1962, sans compter les nombreuses victimes violées (200 000), torturées ou ayant péri par les enfûmades, sans oublier les 200 000 morts dus aux conditions de détention dans les camps de regroupement, il suffit de relire le rapport de Michel Rocard. A cela s’ajoutent les effets et les conséquences catastrophiques des essais nucléaires en Algérie sur les populations et les paysages.

Comment expliquez-vous l’incapacité, voire le refus de la France de regarder son histoire en face, un demi-siècle après l’indépendance de l’Algérie ?

Parce que dans l’essence du poison, ses vecteurs de diffusion sont liés. C’est ce qui, pour la première fois, est démontré dans mon livre. Le déni de l’histoire coloniale est alimenté par l’islamophobie millénaire qui est renforcée elle-même par le traumatisme du conflit au Moyen- Orient avec la question de l’indépendance de la Palestine et le choix suicidaire du modèle assimilationniste. Tout est lié, ces quatre thèmes constituent un fil rouge qui alimente le poison dans une fracture qui «s’auto- nourrit» tout en écroulant les fondements républicains.

D’après vous, pourquoi ce modèle «assimilationniste» s’est-il maintenu malgré tout en France ?

Parce que le modèle français d’intégration est construit d’une manière stratégique dans le sens où il nie vos spécificités, soi- disant pour une égalité, alors qu’en réalité, il vous renvoie d’une manière insidieuse vos différences pour mieux vous faire sentir que vous êtes toujours un peu étranger quand vous vous appelez Louisa, Malika, Hafidh, Nasser ou Mohamed.

Ce modèle est d’autant plus pernicieux qu’il repose sur certains acteurs de la population maghrébine, que j’ai désignés dans l’ouvrage par le terme «les Bounty de la République». C’est l’un des moyens les plus sournois du processus d’assimilation : utiliser au sein de cette population maghrébine des individus capables de vanter à excès le modèle assimilationniste.

La France a toujours utilisé ces porte-drapeaux, un peu comme avec les harkis qui savaient qu’ils étaient les faire-valoir de l’Algérie française. On comprend bien ce phénomène en relisant les conseils d’Alexis de Tocqueville qui, dans son rapport parlementaire sur l’Algérie (24 mai 1847), explique comment mieux dominer et exploiter ces colonisés. Il préconise l’utilisation des corps indigènes comme instrument de la domination. Les conseils de Tocqueville sont surprenants par leur acuité.

Le système, hier comme aujourd’hui, accueille ces «Bounty» avec la même stratégie, celle de les utiliser pour mieux servir un système qui exploite leurs frères et sœurs. On voit bien que cette stratégie d’instrumentalisation n’est pas fortuite, elle est pensée et réfléchie depuis près de deux siècles.

Le plus fâcheux peut-être c’est qu’en Algérie il reste quelques nostalgiques de l’Algérie française ou encore liés à la France par des liens matériels justifiant l’absence de demande de reconnaissance et de réparation pour tous les crimes commis à grande échelle par la France contre les indigènes algériens. J’ai foi dans le patriotisme qui existe dans le cœur des Algériens, en particulier chez les jeunes qui souhaitent ardemment mieux comprendre.

Que pensez-vous de cette «invitation», comme l’a renouvelé le président Macron à Alger, à l’adresse des jeunes Algériens à tourner la page du passé (au motif qu’ils ne l’ont pas vécu), et à construire un avenir commun ?

Le président Macron devrait comprendre que la jeunesse en France et en Algérie ne peut s’inscrire dans l’avenir si elle ne sait pas d’où elle vient, ni ce qui s’est passé. Tout effacer pour ne pas assumer ses responsabilités, c’est embrouiller la clairvoyance de la jeunesse et non le contraire, comme il le prétend.

Ce qui m’inquiète davantage aujourd’hui et complexifie encore l’équation d’intégration de ces citoyens français de confession musulmane est le glissement dangereux d’un engagement citoyen antisioniste, défendant l’autodétermination des peuples et notamment le peuple palestinien, à une qualification d’antisémite, interdisant ainsi toute condamnation des actions coloniales entreprises par Israël.

Les musulmans de France, avec une majorité de citoyens d’origine algérienne, sont aujourd’hui plus que jamais dans le viseur comme porteurs du nouvel antisémitisme français, alors qu’ils sont sémites et simplement solidaires du peuple palestinien contre l’idéologie coloniale sioniste. Cette solidarité naturelle entre ces ex-colonisés algériens et les Palestiniens victimes du dernier Etat colonial de la planète est inévitable. C’est pourquoi l’Algérie est aussi un peu dans le viseur de certains qui auraient un intérêt à la déstabiliser.

En quoi votre analyse offre-t-elle un nouvel éclairage sur ce «poison» ?

Pour la première fois, me semble-t-il, les questions sont posées de manière explicite pour envisager les vrais débats avec l’objectif principal de proposer de les résoudre. Ainsi, après le décryptage de la genèse du poison, la nouvelle approche de ce livre est de proposer des mesures concrètes, que l’on retrouve dans la lettre au président de la République française, qui je l’espère, saura y donner un peu d’attention, dans un dialogue franc, dépassionné et concret loin de l’idée de ni déni ni repentance, posture souvent édictée pour ne rien faire et espérer que le temps fera taire les revendications des victimes et des ayants droit.

Ce livre ose aussi ouvrir des portes que l’ordre établi souhaite fermer à jamais pour faire taire les consciences. Le temps sera un facteur aggravant et non apaisant, comme on l’espère depuis près de soixante ans, car il imprimera au fond des mémoires des cicatrices profondes. C’est pourquoi il est urgent d’agir pour un apaisement franc et honnête.

Conscience, ressenti, cri du cœur… C’est un ouvrage très personnel que vous nous livrez ?

Il me fallait écrire cet ouvrage pour moi et pour tous les autres. Ce poison français aurait pu me dévorer de l’intérieur. Accoucher de ce livre est une forme d’exigence d’un devoir de transmission mais aussi de thérapie. Sa source principale vient de l’accumulation, depuis près de cinquante années, de stigmates d’une société qui me renvoie souvent l’image d’un Français pas tout à fait comme les autres. Je suis conscient d’avoir eu beaucoup de chance dans mon parcours. Je suis certain que je dois beaucoup aussi à cette France qui a su m’adopter en me donnant des repères de rigueur, de générosité et d’envie. L’ingratitude n’est pas de mise.

C’est pourquoi je suis allé chercher au fond de moi ce que j’ai vécu et ressenti depuis tant d’années comme un cri du cœur tout en privilégiant l’analyse en profondeur des constituants du poison, loin des approches partisanes, pour espérer un mieux vivre ensemble. Dans un esprit sans compromissions, j’ai proposé une grille de lecture exigeante ayant pour seul objectif de sortir de l’impasse dans laquelle se trouve le système français. J’ai aussi essayé de lutter contre cette autocensure pour ne pas me travestir afin de mieux révéler l’ancrage de ce poison, insidieux mais puissant dans les mémoires.

Si aujourd’hui la France ne prend pas la mesure des enjeux présents, il existe un risque que la société française se fracture profondément, sans même exclure une explosion violente entre les composantes de la population. J’ai envie de croire que la France a les moyens de se ressaisir.

Il faudra pour cela une volonté réelle et l’envie d’unir et de rassembler tous ses citoyens sous la bannière républicaine. Non plus dans le deux poids, deux mesures, mais dans un engagement total et vrai : dans le droit et les faits permettant de construire une mémoire commune.

 

 

* Le poison français. Suivi de Lettre au Président de la République. Préface de Roland Dumas, ex-président du Conseil constitutionnel, ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères. (Editions ENA, décembre 2017).

Bio express :

Le poison français. Suivi de Lettre au président de la République. Préface de Roland Dumas, ex-président du Conseil constitutionnel, ministre d’Etat, ministre des Affaires étrangères. (Editions ENA, décembre 2017).

Il est également l’auteur de Si Zeghar, l’iconoclaste, la véritable histoire de Rachid Casa (Editions ENA, octobre 2014) ; Risque Algérie et stratégie de développement, 1830 -2030 (Editions L’Harmattan, Paris, mars 2012) ; Epistémologie du Risque (Editions L’Harmattan, Paris, mars 2011), Risque pays et stratégies d’entreprises. Préface de B. Marois, HEC Paris (Editions Editions ENA, Paris, janvier 2005)...
 

Nadjia Bouzeghrane
 
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