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Extrait : Du recueil de nouvelles de Leïla Aslaoui-Hemmadi

Raison garder

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le 10.03.18 | 12h00 Réagissez

Je me suis levé tôt ce matin. Trop tôt pour le retraité que je suis devenu depuis une semaine. Convaincus que «le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt», mes parents avaient entendu transmettre à mes trois frères, ma sœur et moi, leur amour pour les réveils aux aurores.
«Il vaut mieux arriver à un rendez-vous à l’avance qu’en retard», répétait souvent notre mère. «Lorsqu’on est matinal, on a le temps de tout faire», répondait notre père.

Ce martèlement parental porta ses fruits. Aucun d’entre nous ne songea, ne serait-ce qu’une fois, à transgresser cette règle. Etait-ce parce qu’à leur exigence – se lever de bonne heure – répondait notre désir de leur faire plaisir ? Sans doute. Mais je ne crois absolument pas que ce fût notre unique motivation.

La véritable raison – la seule – est qu’à cinq ans comme à quinze, la torture matinale nous paraissait chose normale, parce que nous appartenions à une génération docile qui se posait rarement des questions sur le bien-fondé du règlement imposé par nos parents. Ils ordonnaient, nous obéissions sans la moindre rouspétance.

En ce temps-là, j’étais persuadé que se prélasser au lit, et faire la grasse matinée le week-end, étaient au mieux des malformations génétiques, au pire une faute grave. Il me fallut de longues années – vraiment longues – pour comprendre que goûter aux plaisirs du farniente lors d’une journée de repos hebdomadaire, ou quitter son lit à sept heures du matin plutôt qu’à cinq heures, n’était pas une infraction, ni une tare congénitale dont seraient atteints ceux que ma mère désignait sous le vocable de «paresseux».

Je pris alors conscience que les lève-tôt sont des tyrans qui nous font croire qu’être «morningophile»  serait un plaisir. Le monde appartient aussi aux lève-tard, et plus qu’on ne le pense parce qu’ils sont bien plus nombreux, et leur hobby n’est pas de coloniser nos petits matins ou de faire de leurs heures de sommeil une performance, mais de fonctionner à leur rythme. (…)

J’avais six ans lorsque mon enseignant de première année primaire sépara ses élèves : les garçons à droite, les filles à gauche. «Grâce» à lui, je fus admise en classe supérieure sans savoir lire, écrire et compter.

Par contre, à sept ans, j’étais imbattable sur le supplice de la tombe réservé aux kouffar (mécréants), du rituel précis de la toilette funéraire, ou de «fitnat shahawat» des Houriate (vierges du paradis) ou encore du châtiment divin encouru par les «moutabaridjates» (femme dévoilées). C’est également ce «pédagogue» qui nous apprit, à sept ans, mes camarades filles et moi-même, que nous étions corruptrices, diaboliques et malfaisantes. Autant de raisons suffisantes pour nous éloigner du sexe opposé.

A cet âge-là, j’étais dans l’incapacité d’opérer le tri entre le vrai et le faux. Surtout le faux. Quand bien même j’aurais eu cette faculté, je n’aurais pas trouvé le mur séparant «elles» et «eux» bizarre ou surprenant. Ma grand-mère paternelle, seule autorité reconnue à la maison dont aucun d’entre nous, jusqu’à ce jour, ne commente les ordres et les décisions, a une image bien à elle pour dénigrer le mélange des genres. «Que recherche-t-on lorsqu’on met l’essence à côté des allumettes?», dit-elle souvent.

Quelle main aurait pu provoquer l’étincelle ? Question sans intérêt puisque mon aïeule ne devait même pas imaginer le pétillement des flammes. A neuf ans, c’est encore elle qui m’ordonna un matin de porter un ample manteau noir et un large khimar de la même couleur. «Ainsi, tes formes seront-elles dissimulées sous ton hidjab», me dit-elle.

De quelles formes parlait-elle ? Je savais, pour ma part, que mon corps, chétif et sous-alimenté, était encore celui d’une fillette. Mais je n’ignorais pas que si je voulais continuer à fréquenter la rue, il me fallait me soumettre à la volonté de ma famille : cacher mes beaux cheveux longs châtain et ressembler aux autres filles de ma commune. (…)

Il est vrai que les conseils de Yasmina, chargée des envois de colis postaux et autres, m’étaient utiles parce qu’astucieux. C’est elle qui me dit un jour : «Tu t’appelles Rabéa. Ton prénom signifie printemps, végétation verdoyante, floraison. Avec ces vêtements noirs, tu ressembles à la Faucheuse. Il te manque juste la faux.»

— Que veux-tu que je fasse, Yasmina ?
— Slalomer, Rabéa, Slalomer, sans jamais te faire prendre. Aucun interdit ne résiste aux ruses des femmes.»

Yasmina respire la joie de vivre. Dès que je la connus, je sus qu’elle deviendrait mon amie. J’ai tout de suite remarqué sa manière osée de porter son hidjab. Sur un jean bien moulant, elle revêt un haut qui met en évidence sa poitrine généreuse. Son khimar, choisi dans de belles étoffes, est noué avec recherche et toujours assorti à ses liquettes aux couleurs chatoyantes. Ses yeux dessinés d’un trait épais de khôl et son rouge à lèvres donnent encore plus d’éclat à son visage aux traits réguliers.

C’est elle qui me fit connaître la commune de R..., plus vaste et plus moderne que H... J’ai découvert des magasins de prêt-à-porter pour femmes, des fast-foods, le jardin public... C’est également grâce à elle que je connus les salles de mariage.

La première fois que je pénétrai dans l’une d’entre elles, c’est Yasmina qui me coiffa, me maquilla et m’habilla. Je portais une jolie robe bleue très courte, au décolleté plongeant. Arrivée dans la salle de réception, je me rendis compte que nombreuses étaient celles, comme moi, qui portaient sous leur long hidjab noir des tenues très sexy. Mon amie m’expliqua que c’était la mode du moment. (…)

Vivant, je n’avais jamais été sollicité par les nombreux dirigeants successifs de «Dar el Fananine» pour y exposer mes toiles ou pour participer à une manifestation culturelle. Je ne connaissais pas le nom de celui qui avait adressé le message de condoléances à ma veuve et à mes orphelins.

Je ne connaissais pas son visage ni son nom puisque, tout comme ses prédécesseurs, il ne s’était jamais déplacé à l’une ou à l’autre de mes expositions de peinture. J’avais été honoré, reconnu, primé en Europe, aux États-Unis, au Maroc, en Tunisie, en Egypte, au Japon. Dans mon pays, j’avais été superbement ignoré. Mon pays qui a inspiré toutes mes œuvres depuis le jour où la lumière et les couleurs m’ont possédé. A travers un coucher de soleil dans le Sud ou la Baie d’Alger, brillant de mille feux, c’est toujours mon pays qui m’a fait voyager, pleurer, rire et aimer.

Ma grande consolation est d’avoir eu mon public de connaisseurs dont certains sont devenus des amis. Pourquoi, dès lors, cette soudaine considération pour un mort qui l’était déjà parmi les vivants ? N’ayant plus le pouvoir d’empêcher la comédie, je me suis dit qu’il me fallait partir avant ma mise sous terre : « Ils auront certes mon cercueil, verront mon visage à travers la lucarne en verre, mais je serai déjà là-bas parmi les miens.

Là ou je serai vivant», ai-je pensé. Je n’avais plus de raison d’être chagriné et je me suis senti libre à nouveau. Une force irrésistible m’a porté et entraîné vers la lumière. Plus rien ne pouvait m’arrêter. Lumière dans un ciel immensément bleu. J’étais attendu. J’ai reconnu des visages de ceux qui se tenaient à l’avant. (…)

Je me suis senti devenir un autre lorsqu’un jour, j’ai dit : «Basta les autres !» Le plus dur pour moi a été d’entreprendre le grand nettoyage. Sitôt supprimés de mon agenda et de ma mémoire les noms et les coordonnées téléphoniques des relations, des connaissances «accidentelles» (les plus difficiles à éliminer parce qu’elles s’incrustent et sont envahissantes), les parasites intéressés, les nouveaux riches, les donneurs de leçons qui disent :

«Moi, je pense que... moi je suis sûr que... moi je sais que j’ai raison», les éternels insatisfaits qui se disent malheureux parce qu’ils ne veulent pas être heureux, les spécialistes des mauvaises nouvelles qui annoncent à cinq heures du matin les décès de X ou Y ou qui prédisent un avenir sombre pour le pays, les calomniateurs qui actualisent quotidiennement leur journal avec leurs médisances et commérages, les opportunistes, les faux amis, j’ai découvert avec un bonheur inouï que mon autisme social n’était pas une pathologie mais une véritable aubaine dont il me fallait profiter pleinement. Seuls me suffisent aujourd’hui celles et ceux qui m’aiment et que j’aime.

Ils se comptent sur les doigts d’une main, mais nous n’avons guère besoin de signes distinctifs pour nous reconnaître. Tout en nous est authentique. (…)

Aucune d’entre nous n’exerce d’activité professionnelle. Nous n’appartenons pas à la race des besogneuses obligées de se réveiller aux aurores, pour remettre de l’ordre dans la maison, préparer le dîner, accompagner les enfants à l’école ou chez la nourrice et subir, cinq jours sur sept, la torture des embouteillages.

Nous sommes toutes nées sous une bonne étoile. Grâce à nos maris, immensément riches, nous n’avons guère besoin de salaires, d’indemnités, de primes, de congés. Nous nous offrons tout ce que nous désirons et nous pouvons satisfaire les caprices de nos rejetons qui ne connaissent pas de privations ni de restrictions.

Ce matin, par exemple, j’ai effectué un voyage éclair à Paris pour me faire coiffer et obtenir le blond cendré dont j’ai envie depuis quelques mois. Ma coiffeuse habituelle à Alger m’a demandé de réfléchir à cause de ma peau brune et de mes yeux noirs. Mais de quoi se mêle-t-elle ? Ce sont mes cheveux, elle se doit de faire ce que j’exige puisqu’elle est payée et bien payée. (…)
 

 
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