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Voyage culturel : Le Caire… on m’a encore parlé de lui

Nil sur lumières

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le 03.03.18 | 12h00 Réagissez

Il est presque 19h et l’avion atterrit sur ce qui ressemblerait à une ville qui s’apprête à dormir. S’allongeant sous une longue couette sombre, elle éteint toutes les lumières, laissant celle de la veilleuse près du chevet, pour que le sommeil retrouve son chemin vers elle, ou peut-être pour que ne se perde pas «l’espoir dans les yeux des enfants», ou même pour que les portraits du Fayoum retrouvent les âmes qu’ils cherchent depuis presque deux mille ans.

La lumière est faible. Une amie remarquera également dans les jours à venir qu’elle est étrangement faible dans la nuit du Caire.
Les lumières verte et jaune de la mosquée Al-Hussein, ainsi que les petites masses spirituelles émanant des pores de son édifice et des visages qui le sollicitent, illuminent l’entrée du Caire fatimide.

L’origine de cette lumière provenant d’une source ambiguë pourrait être aussi la planète El Kahir (connue aujourd’hui en tant que Mars), qui a donné son nom à la ville, car elle était présente dans son ciel le jour où ses fondements furent posés et, apparemment, elle y est restée coincée jusqu’à ce jour-là. A gauche de «sayedna» Al Hussein, la mosquée Al Azhar, inerte depuis plus de dix siècles et, en face d’elle, à quelques pas, l’édifice de la «tekiyeh Abu Eddahab» où bientôt sera inauguré le premier musée dédié à l’écrivain Naguib Mahfouz.

En route vers l’Institut Cervantès à Alger, je mets en marche internet, puis Youtube, prenant le risque de perdre la petite charge qui reste dans le cœur de mon téléphone. Je cherche la chanson d’Oum Kalthoum, Kalimouni tani anek (On m’a encore parlé de toi), je ferme les vitres de la voiture et je me retrouve au cœur du Nil en compagnie rare, l’un de nous en train de crier avec un accent égyptien : «Tout ce Nil nous appartient  !»

A deux heures du matin, nous étions la seule barque qui avançait au milieu du grand fleuve, tel une plaie restée ouverte au sang toujours frais depuis des milliers d’années et qui, aujourd’hui, se trouve entouré d’énormes édifices, pour la plupart des hôtels. Le jeune homme responsable de l’équilibre de la barque, s’asseyant sur l’une de ses extrémités, nous raconte l’histoire du nouveau propriétaire de l’hôtel que nous longeons.

Il s’est débarrassé de toutes les bouteilles d’alcool au fond du Nil. Je pense au délicieux engourdissement qui pousse la barque à voile et ne la pousse pas, au rythme dissimulé qui nous porte dans le chuchotement d’une langue ancienne que nous ne saisissons pas mais que quelque chose en nous sollicite fortement.

De retour des Pyramides, juste avant que s’élève l’adhan de la deuxième prière de la journée, je demande au chauffeur de taxi de quel côté du Caire se trouve Gizeh.

Il répond après une légère hésitation : «Du côté ouest». Avant d’arriver à la citadelle de Saladin, nous étions passés devant une série de cimetières appartenant à des familles aristocrates. Leurs murailles ne pouvaient cacher les coupoles qui donnaient sur une route bloquée par l’embouteillage. Les Egyptiens, de différentes époques, anciennes et modernes, auraient-ils choisi le côté ouest pour enterrer leurs morts, pour que le soleil les accompagne quand il se couche, puis quand il se lève sur des terres inconnues ?

Le Caire fatimide ressemble au tournoiement d’un derviche ; celui qui y rentre, tourne autour de lui-même dans ses ruelles et venelles en s’élevant jusqu’à atteindre un état de transe, et, dans le vertige de mes pieds, m’obliger à acheter rapidement des claquettes pour homme, taille 42 (les seules disponibles ici) qui vont me porter jusqu’à la chambre d’hôtel.

Tu te déplaces entre la fameuse rue El Moez, Al Gamaliya ; tu demandes où se trouve Zokak Al Madak sans savoir que tu l’as déjà dépassé ; ensuite quelque part, l’école coranique où avait étudié Naguib Mahfouz ; la mosquée El Hakim, la mosquée Al Aqmar, les gens qui vivent au milieu de toute cette rumeur et de toute cette lumière, les moucharabiehs fermés et les murailles qui protègent une ancienne prière, une traduction de la Nedjma, de Kateb Yacine parue en 1997 au Caire que tu achèteras chez un vieux bouquiniste, la camomille qui soulagera tes pieds, les magasins d’artisanat, leurs bijoux en argent et tout ce qui n’échappe pas à l’Empire chinois ; enfin, à l’orée, le plat très épicé de moumbar que tu mangeras avec prudence et le riz à la crème fraîche pour panser tes brûlures d’estomac et te permettre de t’échapper pour revenir à ton époque.

Vendredi matin, en allant d’Héliopolis vers le musée égyptien, le Caire me rappelle la matinée vide au lendemain des incidents de janvier 1977 dans le film de Mohamed Khan L’épouse d’un homme important : un homme et une femme, côte à côte ; ensuite une voiture de police ou peut-être de l’armée ; ensuite rien, des rues vides.

Le taxi avance dans un quartier populaire, mon regard s’arrête devant d’immenses pancartes publicitaires qui accablent de vieilles bâtisses ; leur prix doit dépasser de loin celui des bâtisses qui les supportent. Je demande au chauffeur le nom de cet endroit. Il me répond : «Ghamra. Ensuite là-bas, vous avez Chobra.» Sur le chemin du retour, après l’adhan de la prière du vendredi, le chauffeur conduit très vite pour tenter de rattraper des anges pressés.

Le premier lieu que j’ai visité était la place de Talaat Harb, le cœur du Caire haussmannien. Avant d’arriver, le chauffeur de taxi pointe du doigt une autre place en disant : «C’est là qu’il y avait les semeurs de troubles.» Je réponds spontanément : «Vous voulez dire la place Rabia». Il réplique rapidement : «Non, la place Tahrir.»

Il est tard, et la fameuse librairie Madbouli a déjà fermé ses portes. J’y reviendrai le lendemain pour visiter aussi le Café Riche, l’Atelier du Caire, le siège des éditions Al Aïn, la librairie Tanmia et pour passer par le café Al-Boustan. Dans ce Caire culturel, on a le sentiment que l’écriture émane de groupes qui collaborent pour écrire, corriger et lire les textes et que la littérature n’y est pas un acte individuel et isolé.

Tu dois rencontrer les pyramides de Gizeh, face à face, pour te rendre compte de leur taille réelle, car tout ce que tu as pu imaginer auparavant n’était qu’une représentation plane ou une maquette, rien de plus. Imagines un instant ta petite silhouette devant ces cimetières bâtis au ciel, pour que l’âme ne perde pas son chemin vers l’au-delà. Des cimetières qui ferment les portes de l’attente et ouvrent celles de l’éternité.

Au Café Riche, je m’arrête devant une photo rare d’Oum Kalthoum, je veux dire une de ces photos que Monsieur Google aurait du mal à trouver : Oum Kalthoum, croisant les jambes et étendant ses bras sur un grand canapé en cuir, fixant l’objectif avec le même regard sérieux de sa jeunesse. J’imagine ses adeptes des années vingt qui venaient réserver leur place à quinze piastres au même endroit, pour apprécier les tawachihs et les chants classiques de la voix déjà sublime de la jeune chanteuse.

Un gramophone me sépare de la photo ; j’avance un petit peu jusqu’à la grande salle à l’intérieur du café et m’arrête devant une autre photo en noir et blanc (comme toutes les autres ici) d’une manifestation d’artistes et d’intellectuels portant des portraits du président Gamal Abdel Nasser. Je reconnais le visage de Naguib Mahfouz qui garde son calme, son sourire et toute son élégance, comme si on l’avait pris en photo, tout seul dans une rue vide, et qu’ensuite on avait ajouté son visage au rassemblement en utilisant un logiciel de graphisme.

Le Musée égyptien est rempli de touristes et de familles égyptiennes qui accompagnent leurs enfants et tentent de leur expliquer une partie des traits impressionnants de l’histoire qui gardent toute leur fraîcheur au-delà du temps, de la poussière, de l’humidité et des flashs des caméras. L’ennui ne semble pas s’être infiltré dans les yeux des enfants qui ont été difficilement arrachés de leurs lits un vendredi matin ; ils semblent heureux de cette excursion qui leur apporte ce quelque chose qui éveille la curiosité, le rêve et les sens.

Moi aussi, j’ai été tirée de mon lit aux aurores et, malgré ma grande fatigue, le bonheur est intact, notamment en découvrant les portraits du Fayoum, ces dessins de l’époque romaine qui datent de presque deux mille ans, avec des traits modernes et une touche de tendresse et de fragilité qui nous rappelle l’humanité des dieux.

A mon retour d’Egypte, un ami me dira que le quartier résidentiel de Garden City, ancien fief de la bourgeoisie cairote, fut conçu sous forme de labyrinthe. Je me rappelle que nous nous sommes perdus en essayant d’en sortir pour rejoindre le Nil. Juste avant, nous avions passé un moment rare dans l’appartement de Huda Sharawi (icône du féminisme égyptien), connu aujourd’hui sous le nom de Club Sawiris.

Les meubles anciens n’ont pas bougé, ni les rideaux, les abats-jour et les portes en bois qui gardent des fissures fascinantes. Des meubles simples, élégants et tenaces, sans fauteuils en cuir ou en dorures. J’appuie sur une touche du piano ouvert ; une fausse note s’en échappe qui me ramène au moment présent qui s’évade dans ce genre d’endroits.

La citadelle de Saladin est entourée de quartiers populaires. A l’entrée des pyramides de Gizeh, une ruelle très étroite renvoie à ma mémoire les détails d’un autre film : Après la bataille, de Yousri Nasrallah et les détails de la vie de ceux qui habitent cette région. Al Hussein est entourée également de derviches et de tous ceux qui sollicitent la porte de Dieu ouverte sur terre.

Il y aurait un semblant de blagues vulgaires que le présent balancerait à un passé coriace, ou peut-être même des insultes, comme une sorte de vengeance par laquelle les pauvres occupent aujourd’hui les fiefs glorieux des rois et des dieux, obligeant celui qui s’incline pour accéder à leurs tombes, à s’incliner également devant la misère de ceux qui sont en vie.

Chacun de nous s’est mis à fredonner un air qui lui appartient ; ensuite on s’est mis d’accord pour écouter quelque chose d’Oum Kalthoum. Quelqu’un avait proposé Alf lila w’lila (Mille et Une Nuit), mais nous avons eu peur de nous perdre dans le labyrinthe de la longue introduction musicale de Baligh Hamdi. Nous avions besoin d’un air qui nous plongerait directement au cœur du Nil. Alors j’ai proposé Kalimouni tani anek (On m’a encore parlé de toi) de Mohammed Abdel Wahab.

De l’aéroport jusqu’à l’hôtel, des pancartes publicitaires pour des lampes LED emplissent les rues. Plus tard, tu te rendras compte que la lumière qui te paraissait faible depuis l’avion n’est rien d’autre que cette lumière très forte qui marche parmi les gens ; elle illumine avec un minimum d’énergie les sourires limpides émanant d’une source qui n’a pas encore été polluée. Oui, «L’Egypte est illuminée par ses gens»… 
 

Lamis Saïdi
 
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