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Extraits : Du dernier roman de Tierno Monénembo

Bled

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le 10.02.18 | 12h00 Réagissez

Je ne sais pas où je me trouve, Alfred, au bord extrême de l’univers, je suppose. Il en faut des véhicules et des bourricots pour y arriver. Vingt jours et je ne sais toujours pas le nom du bled.

Quand je vais chez le Mozabite, prendre des Pampers et du lait, j’ai l’impression que les gens n’attendent que moi pour aiguiser leurs regards et que les couteaux sous les burnous me sont tous destinés.

La nuit, j’entends des bruits de pas autour de la maisonnette, mes rêves sont peuplés de fantômes grimaçants et de diables armés de fourches. Je n’exagère pas, Alfred : la semaine dernière, un inconnu est descendu du car de Khenchela, il est entré dans la gargote, le temps d’avaler une soupe, puis il a demandé au patron :
"Y a-t-il dans cette contrée une dénommée Zoubida ?"

Des Zoubida, y en a partout, même au sommet de la tour Eiffel.
Celle-là ne ressemble à aucune autre Zoubida, elle est née avec un stigmate au front, un stigmate en forme d’étoile.

— Nedjma ou Zoubida ?
— Zoubida !
— Dans ce cas, je ne peux rien pour toi, étranger. Je n’ai jamais vu une Zoubida avec une étoile au front.
— Ce n’est pas grave, je reviendrai. »

Le patron s’en est confié au Mozabite qui s’en est confié au barbier, qui s’en est confié au muezzin et ainsi de suite jusqu’aux oreilles de la vieille Karla. C’est la vieille Karla qui m’héberge. Ne me demande pas comment. Ne me demande pas où. Je ne te le dirai pas, ce ne serait pas prudent. En réalité, je ne sais pas. Et c’est très bien comme ça. (…)

À une heure du matin, on me logea dans une chambre sous les toits. Je pris une douche – la première depuis des semaines – et je fis la toilette du bébé. On m’apporta un grand bol de chorba et des restes de couscous au méchoui. Je dormis dans un vrai lit avec des coussins et des draps propres.

Le matin, j’eus droit à un copieux petit- déjeuner avant que mon « chauffeur » ne vienne reprendre ses engueulades :
« Je ne peux pas te garder ici. Tu pourrais voler ou peut-être tuer quelqu’un... M’hamed, emmène-moi ça au commissariat. Dis-leur de retrouver ses parents et de la conduire chez eux de force.

— Craignez Dieu, sidi ! Vous savez bien ce qui m’arrivera si on me ramène à la maison.
— Je suis le sous-préfet de cet endroit. Je ne peux pas me rendre complice d’une fugue.
— Faites comme hier : ne pensez pas à moi, pensez à celui-ci. Il mérite de vivre, lui.
— C’est trop tard pour pleurer...

Alors, je vais le faire pour lui, rien que pour lui. Il a du temps pour commettre ses crimes et ses péchés. Toi, tu es déjà foutue. Personne ne peut plus rien pour toi. »
Il cracha par terre et reprit :

«M’hamed, porte-la où tu peux: au commissariat, au bordel, à l’hôpital ou dans une benne à ordures. L’essentiel est qu’elle ne remette plus jamais les pieds ici ! »  (…)

En une semaine de conversation ininterrompue, on apprend beaucoup sur les gens. Tu as quitté très jeune ton Cameroun natal, à l’âge de seize, dix-sept ou vingt ans peut-être. Il n’y avait pas alors d’état civil chez vous, vu qu’il n’y avait ni le papier, ni l’encre, ni même l’écriture qui va avec.

Tu t’étais présenté toi-même à la cellule de recrutement : « Donnez-moi un uniforme et un fusil ! J’ai envie de me battre ! » Ils voulaient bien te croire, ces camarades de la cellule de recrute- ment. Mais ils te trouvaient trop fougueux, trop bavard, trop impatient, exactement le genre de personne dont ils se méfient. De toute façon, il fallait d’abord les dossiers – des paperasses et des paperasses ! – et les enquêtes d’usage.

Après quelques mois de maquis, ils décidèrent de t’envoyer en formation: Accra, Conakry, Prague, Frounze, Pékin, Varsovie, La Havane... Je ne savais pas qu’il fallait le tour du monde entier pour fabriquer un guérillero. Au terme de ce périple, le monde ne présentait plus le même visage avec la guerre du Vietnam, le mur de Berlin et le Spoutnik. L’Algérie avait obtenu son indépendance et, au Cameroun, la guérilla avait cessé.

On t’avait formé pour rien. On avait formé pour rien des tas de gars comme toi. De tout le barda, il ne restait plus que quelques farfelus qui éditaient des journaux et diffusaient des tracts à Alger, à Paris, à Bruxelles ou à Genève entre deux jerks et deux coupes de champagne. Je parle évidemment de ceux qui avaient des diplômes.

Vous autres guérilleros, rien n’avait été prévu pour vous. À chacun de se débrouiller. Les plus malins émigrèrent en Europe de l’Ouest ou aux États- Unis. Les autres s’implantèrent ici en Algérie comme vigiles, chauffeurs de car ou, comme toi, professeurs d’éducation physique.

Mon père aussi avait connu le maquis, Alfred. Lui aussi, il avait été recruté à vingt ans. Les mêmes utopies avaient secoué vos pays. Les mêmes idées folles vous avaient brûlé l’esprit. Mais lui, il ne connaît ni Pékin ni La Havane. Il avait fait ses armes à la frontière tunisienne. Il n’a quitté l’Algérie que deux fois : une fois pour Accra et une autre pour Conakry.

Je peux le dévoiler aujourd’hui mais c’était un grand secret à l’époque : il faisait partie d’une équipe chargée d’aider Abdelaziz Bouteflika et Frantz Fanon à convoyer des armes vers Tamanrasset d’où elles étaient disséminées dans les différentes wilayas. Si tu te souviens bien, la France avait imposé un embargo entre Oran et Bône. Alors, le FLN avait pensé aux ports d’Accra et de Conakry... (…)

À mes dix-sept ans Papa Hassan me retira du lycée : « Les longues études abîment l’esprit, les longues études éloignent de Dieu. » Un an auparavant, ma classe avait compté une élève de plus, une beurette comme ça se disait à l’époque. Son apparition ne souleva aucun enthousiasme. À Aïn Guesma, on n’aime pas ceux qui viennent de loin avec un air effronté, des cheveux colorés, des chaussettes aux couleurs vives et des pantalons trop moulants.

Elle s’appelait Salma et venait tout droit de Bourgoin-Jallieu. La classe ricana quand le proviseur la présenta. Mais on ne se moquait pas de son accoutrement, c’est Bourgoin-Jallieu qui faisait rire.
Elle s’avança vers moi sans y prêter attention, en mâchant son chewing-gum et en faisant claquer ses talons aiguilles :
«Pousse-toi !

— Pourquoi ici ? Ce ne sont pas les places qui manquent !
— Je m’assois où je veux... Au fait, j’ai oublié mon bouquin de sciences nat, je peux lire dans le tien ?
— Vous êtes tous comme ça à Bourgoin- Jallieu ?
— Oui, on a tous la manie d’oublier nos bouquins de sciences nat. »

La sonnerie de la récréation vint me sortir de l’embarras au moment où je me demandais si je devais lui appliquer une claque ou plutôt lui loger la plume de mon stylo dans un coin de l’œil.
« Je ne peux pas te supporter, petite étrangère. J’irai voir la prof principale et elle te changera de place.

— Appelle le roi d’Arabie, je ne changerai pas de place.»
Quand je la rejoignis dehors, une bande de garçons tournait autour d’elle en tapant bruyamment des mains :
«Miss Bourgoin-Jallieu! Miss Bourgoin- Jallieu ! Retourne dans ton zoo !
— Cela sonne bien mieux qu’Aïn Guesma, bande de ploucs ! » (…)

Je bichonnai mon petit et passai la journée à faire le ménage pour oublier. Et vers dix-sept heures, ce que je craignais arriva. Quelqu’un frappa à la porte : je savais que c’était Nella. Elle entra et, comme à son habitude, débita tout de suite ses énigmes :
« Tu ne vas pas me dire que tu n’as jamais entendu parler du tunnel ? C’est une longue histoire, ce tunnel. Il fut creusé pendant la guerre par des combattants du FLN. Cette maison leur servait alors de base secrète, de relais entre les différents réseaux de la ville, entre la ville et les maquis de l’intérieur.

Rien de plus facile que d’entrer ici sous le prétexte d’acheter de la semoule et, en même temps, remettre ou recevoir un message codé. Cela fonctionna plusieurs années sans éveiller les soupçons. Puis un petit malin proposa de creuser un tunnel. “Rien que deux kilomètres d’ici aux montagnes !

On pourrait faire entrer et sortir des hommes, des armes et des vivres à notre guise. Un commando pourrait venir de l’Oranais ou de Kabylie, commettre un attentat et repartir ni vu ni connu. Les suspects et les évadés le traverseraient pour échapper à la police. La panacée.” C’était si bien vu, en effet, que ni Bigeard, ni Massu, ni Challe, ni Salan ne soupçonnèrent l’existence de ce tunnel.

— Ils n’ont pas pensé à le boucher après l’Indépendance ?
— Non, il faut croire que la plupart de ceux qui l’ont creusé ont disparu aujourd’hui. (…)

Dressée au sommet du Zelamta, je guettais l’arrivée des Touaregs. Au mois de mars, au son des tambours et des fifres, leurs caravanes surgissaient des dunes du sud avec leurs chameaux, leurs femmes recouvertes de bijoux et leurs hommes aux allures de pharaons. Ils campaient une semaine entre les pentes dénudées du Zelamta et les berges fleuries de l’oued Smar. Aïn Guesma en était littéralement dépaysée à cause de leurs femmes plus belles que les nôtres, à cause de leurs étonnants magiciens, de leur musique et de leurs danses acrobatiques.

Nous allions les voir par bandes pour nous ahurir de leurs bijoux en or et en argent, en bois-coco ou en liège, de leurs remèdes à base de graisse de lion et de glaire d’escargot. Et surtout, pour nous régaler du bon méchoui touareg. Ils décampaient en une nuit sans dire adieu. Une tempête de sable les suivait aussitôt, secouant au passage la ville, laissant derrière elle des ruelles obstruées de dunes, des murs devenus ocre et des toitures éventrées. Cette période me donnait l’impression de ne plus vivre à Aïn Guesma, d’être dans un rêve, dans un film indien.

 
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