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Arts : Résidence de jeunes créateurs à Dar Abdeltif

Atelier en vie

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le 24.02.18 | 12h00 Réagissez

C’est à un rythme soutenu qu’avancent les travaux de la résidence artistique à Dar Abdeltif  depuis le 15 février. Mais les jeunes artistes s’y plient avec enthousiasme.

Pour Djeffal, l’un des douze artistes en résidence, cela reste agréable : «Bien qu’on soit quelquefois épuisé, le moral demeure intact tant qu’on fait ce qu’on aime.» Plasticiens et vidéastes de différentes régions d’Algérie, ils partagent tous le même espace de création et le même objectif.

Intervenant dans la thématique du renforcement de «l’égalité des chances entre les sexes», cette résidence est le fruit d’un programme de coopération mis en place depuis 2015 entre l’entité onusienne ONU-Femmes, l’école privée algéroise Artissimo ainsi que l’AARC dont le siège, la demeure historique Dar Abdeltif, accueille des résidences. Dernière étape du programme, la résidence de création artistique prend fin dimanche 25 février.

Mais, jusque-là, les participants restent en «processus de recherche et de travail», affirme l’un des deux animateurs algéro-français, Fayçal Baghriche. «Nous sommes en train de valider les différentes étapes pour essayer de finaliser le projet, afin qu’il soit cohérent dans ce qu’il raconte et aussi dans sa forme plastique», déclare le responsable de l’équipe des arts plastiques.

Les dizaines d’œuvres, encore à l’état d’ébauche lors de notre visite, seront exposées autour de la Journée internationale de la Femme, soit quelques jours avant ou après le 8 mars prochain. La date reste indécise. «En raison des multiplications des événements concernant la femme le 8 mars, et de l’engouement des gens pour ces événements, nous avons décidé de décaler un peu la date pour avoir plus de public», dit Fayçal.

Pour son collègue, Samir Ramdani, encadreur des vidéastes, la démarche est «assez excitante». Il ajoute : «Je trouve que c’est très intéressant, parce qu’on est vraiment dans le vif du sujet d’une société en mutation et dont la question de la femme et de ses droits reste brûlante». Samir et son équipe d’arts vidéo, comprenant quatre personnes, œuvrent à la réalisation d’un film qui sera également projeté lors de l’événement final.

Entre réalisation, photographie, collage et peinture, force est de constater que l’expression artistique est assez diverse et témoigne d’une certaine synergie. Chacun des huit peintres et des quatre vidéastes travaille en dialogue avec ses compagnons. On discute du choix des couleurs et des formes. Les questions sur les supports, les structures et la finalisation sont les plus animées. Ainsi, on peut facilement trouver la touche des uns déteinte sur l’œuvre des autres.

L’exemple de Merine Hadj Abderrahmane est, en l’occurrence, le plus symbolique. Cet artiste qu’on connaît derrière «La main du peuple», et qui vient de Sidi Bel Abbès, comme deux autres participants à ce projet, a choisi d’exposer du sang ! A cet effet, l’artiste (infirmier de profession en anesthésie-réanimation au CHU de sa ville) a effectué des prises de sang du reste de l’équipe. Son œuvre, «L’mra memnouâa, demha mesmouh» (La femme est interdite, son sang est permis), est une installation d’une trentaine de petits récipients contenant du sang en vue d’exprimer, d’une part, la violence faite aux femmes et, de l’autre, l’asexualité du sang et son importance vitale pour l’homme.

«Lorsqu’un homme fait un accident et qu’il a d’urgence besoin d’un don de sang, il lui importe peu que ça soit une femme qui lui en fait part alors», argue-t-il. C’est par ailleurs un bon moyen d’impliquer toute l’équipe dans son œuvre. Une équipe qui, symboliquement, a le «sang très mêlé» : les sept garçons et les cinq filles qui résident à Dar Abdeltif pour ce projet viennent d’Alger, Constantine, El Bayadh, Mostaganem et Sidi Bel Abbès.

Et parmi ceux qui ont fait don de leur sang pour cette exposition dont la cause reste «le féminin», on peut trouver des garçons. Toutefois, pour Merine, c’est justement dans cela que l’œuvre puise tout son sens, car le sang reste asexué. Une façon d’exprimer en outre une certaine égalité entre les sexes. Une autre artiste aborde la même notion dans son œuvre. Il s’agit cette fois-ci d’une représentation de lèvres et de mains sur une toile. Ainsi, Belamri Zinai Louiza, avocate de profession, a préféré jouer des mots en substituant le F de «femme» au H du mot «homme».

Une variation qui donne alors «fomme» et qui peut se traduire par «bouche» en dialecte algérien. «De là m’est venue l’idée du propos par lequel je veux concilier les deux sexes, car on ne peut pas définir le sexe à partir des lèvres», affirme-t-elle. Elle a préféré travailler à base de rouge à lèvres cependant. Et là encore, on a vu une participation masculine… Comme Merine, Louiza a voulu leurrer l’œil du public car, de prime abord, on ne peut déterminer le genre à partir des formes des lèvres ou du sang contenu dans les infimes récipients. Toutefois, la femme reste au centre des représentations, tant on y trouve toute sorte de nuances évoquant délibérément le féminin.

Dans ce cas, on peut citer l’œuvre de Djeffal qui a préféré effectuer une peinture doublée de collage sur la toile-même. Sur un fond nuancé de rose, de violet et de rouge, on peut voir une charmante silhouette de femme allongée, suspendue au-dessus d’une foule masculine tendant haut les bras. L’étudiant de l’école régionale des beaux-arts laisse cependant une teinte de doute.

Désir ou colère ? On se saurait trancher. Pour appuyer cette sensation du doute, il joue du gris sur le collage de la foule. Une couleur qu’il juge lui-même comme étant «neutre». «A mon sens, à la vue du gris, on ne peut appréhender le message qu’au gré de notre humeur. C’est ce mélange du blanc et du noir qui nous laisse vaciller entre bonheur et tristesse et toutes sortes d’antipodes.» Dans une autre toile, on trouve une Marylin Monroe contournée de caractères calligraphiques. Symbole féminin dont les glyphes relèvent d’une certaine identité régionale.

Il s’agit d’une reproduction de la Marylin Monroe d’Andy Warhol, sur un fond bleu cette fois-ci, et dont le graffeur en question, Mohamed Lamine, hésite quant à la finalisation. Il s’attarde à la réflexion sur l’idée d’y ajouter un «a’jar» ou d’un haïk (vêtements traditionnels féminins).
Pour sa part, la photographe constantinoise, Mounia, a choisi d’aller au-delà de la guerre des sexes souvent évoquée ou brandie. Dans la série de photos qu’elle entend exposer, il n’est plus question de ces «rivalités».

Bien au contraire. L’idée dont son encadreur nous a parlé mais qui, au moment de notre rencontre, n’était pas encore concrétisée, est d’exprimer une interdépendance et une mutualité entre les deux genres. On peut citer ainsi un exemple d’une photo dont le plan est, selon Fayçal, de «positionner l’homme et la femme en dos-à-dos, assis mais sans chaises, et d’illustrer le fait que, pour tenir, il faut qu’ils se tiennent l’un contre l’autre». Et ce, «malgré le regard opposé des figures».

Si nous avons pris connaissance des œuvres encore en chantier, il en ressort déjà une certaine variété esthétique et des messages forts. Cependant, l’encadreur craint de ne pas trouver un public à la hauteur des ambitions artistiques : «Une des difficultés reste que les artistes doivent trouver leur public, déclare-t-il. S’ils vont dans une démarche plus impliquée, plus profonde intellectuellement et esthétiquement, il faut qu’il y ait un public qui puisse répondre à ce qu’il regarde».

C’est là toute la question de la réception des œuvres, quelque soit la discipline artistique ou littéraire. Elle est inévitable et même nécessaire et s’il s’agit d’accompagner la création de jeunes artistes à travers une résidence, cela peut aussi les aguerrir et leur faire prendre conscience de cette réalité qui attend toute œuvre créée.
 

Youcef Oussama Bounab
 
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