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Abderrezak Dourari : Il faut reconnaître le multiculturalisme et le multilinguisme de la société algérienne dans un cadre cosmopolitain

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le 12.01.18 | 12h00 Réagissez

Abderrezak Dourari est directeur du Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight (CNPLET)

Comment avez-vous accueilli la décision de la création de l’Académie de la langue berbère, vous qui êtes à la tête d’une institution dédiée à tamazight, le CNPLET ?

L’Académie est dotée de la personnalité morale et scientifique. Elle permettra justement de faire avancer une normalisation et un aménagement linguistiques des variétés régionales d’une manière plus sérieuse. Ce qui a été fait jusqu’à aujourd’hui est une normalisation à base du kabyle. Donc, ce qu’on appelle le tamazight ce n’est pas le kabyle, mais ce ne sont pas non plus les autres variétés. C’est une langue un peu artificielle.

Quand je dis artificielle, je ne suis pas en train de l’attaquer comme les gens pourraient le comprendre. Je ne suis pas en train non plus de péjorer, mais je dis simplement que ce qu’on appelle aujourd’hui le tamazight n’est pas la langue des Kabyles, ni celle des Chaouis, ni celle des Mozabites, elle n’est pas la langue des Touareg, ni des Chleuhs, ni des Zennata ou des Chenouis. C’est une variété qui n’est pas naturelle. Elle est faite au laboratoire à partir du kabyle et cela pose problème dans d’autres régions berbérophones.

Les gens ne se retrouvent pas dans cet enseignement. Et même en Kabylie, beaucoup de gens ne se reconnaissent pas dans cette langue. Parce que ce n’est pas la langue de leurs parents et de leurs villages. La question qui se pose c’est celles des marchés linguistiques. Quelle est sa fonctionnalité sociale ? On sait faire la reconstruction linguistique sur des bases beaucoup plus justes que celles ayant précédé à la fabrication de cette langue. Mais d’une manière générale, la reconstruction linguistique est faisable.

Et l’Académie le permet, comme l’indique bien l’article 4 de la Constitution : «Officialisation de la langue tamazight dans ses variétés régionales». C’est-à-dire que l’on commence dans une première étape par la normalisation du chaoui en tant que chaoui, et là il y a déjà une grande variété dialectale. Et en parallèle, on normalise le mozabite, le touareg, le kabyle en tant que kabyle, etc. et quand on terminé ces normalisations par variétés, eh bien après on pourra entrevoir autre chose.

C’est-à dire…

On ne crache pas sur l’avenir. Il est possible, si le marché linguistique l’exige, de procéder à une standardisation nationale. Mais tant qu’on n’a pas fait la normalisation par variété, tout autre travail serait un artefact.

Donc, selon vous, il faut faire table rase de tout ce qui a été fait jusqu’à présent…

Il faut revoir. C’est pour cela qu’on crée une Académie. Il faut avoir entre 50 et 150 chercheurs de haut niveau. Il faut les trouver. Une fois qu’on les aura trouvés et avec l’aide des spécialistes étrangers du domaine, notamment des Algériens basés à l’étranger, et qui ont des compétences en la matière, après on verra. Si on n’a pas recueilli le corpus de la langue telle qu’elle est parlée aujourd’hui dans le désert, dans les montagnes, les Hauts-Plateaux et autres lieux berbérophones, toute autre démarche serait vaine.
 

Donc, vous plaidez pour une pluralité des langues berbères et non pas une langue qui serait le tamazight ?

La variété est qu’il y ait plusieurs langues berbères. C’est la réalité.

Et qu’en est-il du problème de la transcription ?

Comme on normalise chaque variété à part, chacune est libre de choisir la graphie qu’elle veut du fait d’abord d’un attachement culturel à une graphie ; les Taoureg ne veulent pas entendre parler du latin chez eux et encore moins de l’arabe.

Ce qu’ils veulent, c’est le tifinagh parce qu’il y a un rapport ancestral, subjectif mais très ancien avec le tifinagh. Les Kabyles sont très liés culturellement avec le latin. Les Chaouis et les Mozabites sont favorables aux caractères arabes.

En fait, derrière chaque variation géolectale, il y a une variation culturelle. Il y a des spécificités régionales, mais je ne dis pas que ce sont des peuples différents. C’est le même peuple qui a des choses en commun mais qui a des spécificités qu’on ne peut pas écraser parce qu’on a une volonté d’unifier.

Selon vous, il faut aller vers un enseignement régional et chacun dans ses spécificités…

Il y a deux tendances : la tendance unificatrice qui produira une langue artificielle et qui va tuer à terme les variétés réelles nationales, ou un enseignement de type polynomique. La polynomie s’accompagne de la polygraphie. Donc, chaque région écrit comme elle l’entend. Ce n’est pas cela qui est problématique, le problème c’est de reconnaître la langue et de la conserver.

De la protéger contre la disparition et non pas de produire une substitution linguistique de tamazight par rapport à une autre langue que les gens n’aiment pas. La question n’est pas un projet de substitution linguistique, mais un projet de récupération de notre identité nationale, de nos langues nationales, de les protéger, et une fois qu’on les a rassurées et qu’on leur a donné les moyens de se développer, elles choisissent le chemin qui leur convient ; pour cela, il leur faut une ou deux générations après.

Ce qui sous-entend , selon votre raisonnement, de mettre un terme à la généralisation de l’enseignement du berbère actuel ?

Il n’y a pas d’élargissement pour l’instant. Les seuls départements qui forment, ce sont des départements kabyles. Tizi Ouzou, Béjaïa et Bouira essentiellement. Les autres qui enseignent dans les Aurès ou même à Ghardaïa et chez les Touareg ont été formés à Tizi Ouzou. Donc, ils essaient de généraliser le caractère latin.

Ce n’est pas une volonté de nuire puisqu’ils étaient formés en latin, mais cette méthodologie est complètement erronée. Il faudra revoir et refonder les contenus des licences en tamazight, et là c’est l’enseignement supérieur qui est concerné pour leur assurer deux choses : la possibilité d’enseigner les variétés là où elles existent, c’est-à-dire le zennata chez les Zennatas, le kabyle chez les Kabyles, le chaoui chez les Chaouis, etc.

Deuxièmement, il faut que la licence du berbère, le tamazight actuel, soit faite de façon à intégrer la traduction parce que de toutes les façons les tribunaux, l’administration centrale et locale auront besoin de traducteurs capables de translater de l’arabe vers différentes variétés du tamazight. Il faut que la dimension traductrice intervienne dans la formation.

Autre chose : il faut que les licences puissent permettre d’accéder aux postes de la Fonction publique, de l’administration locale comme ceux de l’administration centrale ou des Affaires étrangères. Et à ce moment-là, il est nécessaire que les contenus enseignés soient changés pour que précisément il puisse y avoir une employabilité suffisante. Sinon, on ne pourra pas mettre tout le monde qui vient se former dans la licence en tamazight dans l’éducation.

Cela est impossible. Il n’y aura jamais assez de postes pour cela. Et en même temps, puisque tamazight est officielle, elle va rentrer dans l’administration centrale et locale, mais avec qui ? Certainement pas avec des gens qui ont cette formation superficielle qui se fait actuellement. Il faut une formation beaucoup plus sérieuse qui permet aux gens de maîtriser les deux langues officielles et qui puissent faire la médiation.

Pour résumer votre pensée, il y aura une langue nationale et officielle qui est l’arabe imposé à tous les Algériens et des langues régionales parlées et écrites, chacune dans sa région. Comment faire alors dans ce cas de tamazight une deuxième langue de l’administration ?

La langue arabe sera toujours la langue de l’administration. Il y aura le tamazight selon ses différentes variétés. A Ghardaïa, l’administration locale aura besoin de la langue officielle qui est l’arabe et du mozabite officiel à venir. Et ainsi de suite pour autres régions berbérophones.

N’est-ce pas là un pas vers l’autonomie des régions berbérophones?

Pas du tout. Cela n’a rien à voir. C’est un début de reconnaissance du multiculturalisme algérien qui est une réalité. C’est l’Etat algérien maintenant qui doit changer de forme. L’Etat algérien a été bâti sur une image squelettique du jacobinisme français.

Ce dernier a vite changé, maintenant nous avons le girondisme français, les conseils régionaux sont élus et ce sont les élus qui dirigent les budgets, ce ne sont pas les préfets, qui eux gèrent la police et l’administration à un certain niveau. La politique et l’économie sont gérées par les élus. Donc, il y a nécessité de revoir ce squelette d’Etat qui est complètement désuet et dépassé. C’est un schéma d’Etat crisogène. Il est producteur de conflits et de crises. Ce n’est pas possible ! Pour devenir langue nationale, il a fallu 127 morts ! Pour devenir officielle, il a fallu je ne sais quoi, et pour que Yennayer soir reconnu, il a fallu des manifestations et de la répression.

Il faut arrêter avec ça, sinon cet Etat sera considéré comme extérieur à la volonté nationale. Et le gouvernement qui est une partie de cet Etat doit gérer les institutions au profit de cette communauté politique et nationale.

Donc, l’Etat est nécessaire en termes d’institutions, et le pouvoir politique est contingent ; donc lui est changeant, mais il faut qu’il y ait une continuité de l’Etat, de la communauté politique et de la communauté nationale qui est l’Algérie. Et on ne peut pas continuer comme ça sans reconnaissance du multiculturalisme et le multilinguisme de la société algérienne dans un cadre cosmopolitain, c’est-à-dire en reconnaissant aussi la citoyenneté algérienne qui doit être imposée à toutes les spécificités.

Tout ce qui a été fait jusqu’à présent doit être revu, selon vous. Il en est de même pour le Haut-Commissariat à l’amazighité (HCA) ?

Ce ne sont pas des institutions adéquates. Le HCA, malheureusement, n’est pas cité dans la Constitution actuelle contrairement au Conseil supérieur de la langue arabe. Ce qui est malheureux. Il avait une fonction de facilitation.

Selon vous, il serait dans l’informel actuellement...

Oui. Depuis 1998 il est dans l’informel. Il n’a pas de Haut commissaire depuis 2004 et en 1998 déjà toutes les instances du HCA sont devenues illégales. Il n’a plus de conseil pédagogique, etc. De toutes les façons, le HCA n’est pas l’institution qu’il faut pour normaliser la langue. Il faut une Académie.

Vous êtes prêt à présider cette institution si on vous fait appel ?

S’il n’y a pas quelqu’un d’autre, je dirai oui. C’est le président de la République qui nomme et ça doit être une personnalité connue du monde des sciences du langage et qui connaît les enjeux liés aux approches sociolinguistiques.

A titre d’exemple, l’IRCAM (Maroc) avait 7 centres spécialisés et tous étaient des universitaires et le minimum demandé est d’être maître de conférences. Mais cela n’exclut pas, bien entendu, qu’il y ait des artistes, des auteurs et autres personnalités reconnues dans le monde berbère.

Bio express :

Abderrazak dourari  est professeur en sciences du langage. Il dirige actuellement le Centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight au ministère de l’Education nationale (CNPLET).

Il est l’auteur de plusieurs publications dont Crise de langue, crise de d’identité ou encore Cultures populaires, culture nationale (L’Harmattan, Paris 2002).
 

Mahmoud Mamart
 
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